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jeudi 8 février 2018

MA VIE DE STAGIAIRE DE L'ÉDUCATION NATIONALE.

MA VIE DE STAGIAIRE 
DE  L'ÉDUCATION NATIONALE. 

Par Tatiana Ventôse
Je ne sais pas ce qui m'a pris de passer le Capes. Ah, si : y'a pas de boulot, de surcroît quand on a des diplômes autres que ceux des écoles d'ingénieur ou de commerce et qui permettent (relativement) de trouver un emploi où l'on se fait surexploiter et traiter comme de la chienlit. 

Mes deux masters recherche en poche, il a bien fallu me rendre à l'évidence : y'avait rien d'autre pour des gens comme moi, ceux qui aspirent surtout à changer le monde et qui croient encore en les vertus de la méritocratie républicaine. Ceux qui s'évertuent à voir le positif dans le métier d'enseignant, malgré tout ce qu'on entend – et comme j'ai des parents profs, croyez-moi, je ne m'attendais pas à poser le pied dans un pays de cocagne du salariat non plus. Mais ça, c'était avant ma plongée tête la première dans la machine à broyer les vocations, j'ai nommé l'Éducation Nationale.


Je passerai sur les conditions fumeuses d'affectation, il paraît que c'est normal :
- de savoir parfois une semaine seulement à l'avance où l'on va atterrir
- de découvrir 3 jours avant la rentrée quels niveaux on a pour préparer des cours chiadés. 
Se retrouver dans des établissements difficiles ou moins difficiles, une question de chance. Moi j'en ai. Je suis parmi les bien lotis : je suis pas en ZEP, et j'enseigne en lycée, avec une équipe pédagogique soudée et solidaire, une direction qui assure derrière, ce qui n'est pas le cas de tout le monde.
Depuis le 2 septembre, j'ai la chanson des "Fatals Picards"* dans la tête : “35 élèves, cette année...”. Trente-cinq élèves par classe, trente-cinq ados, gentils mais qui bougent beaucoup et demandent une dose d'énergie assez considérable. Trente-cinq diablecitos, formatés par un système du tout-à-l'ego qui veut en faire de bons exécutants et surtout pas des êtres pensants. Mais les élèves, c'est même pas ce qui chagrine : on les prend comme ils sont, avec leur spontanéité, leur hyperactivité**, leur insolence parfois. On les gère, on apprend le recul, un peu d'humour mêlé de fermeté et finalement on s'habitue. Eux aussi, ils s'habituent, prennent un rythme, une routine, acceptent d'apprendre et d'obéir aux injonctions qu'on pèse prudemment, le sens de la justice aidant.

*Fatals Picards - La Sécurité de l'emploi Parole
https://www.youtube.com/watch?v=5gluFgP1SXo

En définitive, heureusement qu'ils sont là, ça nous renvoie à notre humanité, à la raison pour laquelle on se lève le matin tôt pour finir de corriger leurs copies où ils ont, finalement, mis pas mal d'effort. Et puis, enseigner l'anglais, c'est plutôt chouette, ça laisse un vaste éventail de sujets à traiter. Voir la lumière s'allumer dans les yeux de trente-cinq ados qui viennent de faire un lien dans leur tête ou de comprendre un nouveau concept, j'avoue c'est le bonheur.
 Non, ce qui déchire les entrailles, ce qui me fait me réveiller tous les matins avec une angoisse au fond de la gorge et des larmes à la paupière, ça n'est ni les comportements parfois totalement inappropriés des élèves, ni leur manque d'esprit critique – qui ne demande qu'à s'éveiller, au final, personne n'est intrinsèquement destiné à ne pas avoir goût à l'apprentissage.

Ce qui me fait hurler et m'empêche de dormir la nuit, m'obligeant à allonger les tisanes à la valériane et les verres de vin, ça n'est pas les élèves, c'est le système. Les rouages de cet immense brise-rêves qu'est l'Education Nationale, qui éclate les vocations d'aspirants enseignants à coups des marteaux géants de l'arbitraire.
Depuis quelques années, depuis le règne de Napoléon Sarkozy essentiellement, les réformes s'enchaînent et se poursuivent sous la monarchie présidentielle de François Hollande. Depuis environ 5 ans, les profs ont vu leurs statuts, fonctions, obligations et formations réformés au moins 4 fois. 

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